Sécurité des créances et protection des salariés en cas de redressement judiciaire
Lorsque la trésorerie d’une entreprise n’est plus suffisante pour régler ses dettes, elle peut déclarer une cessation des paiements auprès d’un tribunal de commerce ou judiciaire. Suite à cette demande, ce dernier peut ouvrir une procédure collective appelée redressement judiciaire. Elle doit permettre le maintien de l’activité de l’entreprise, l’apurement de son passif et éviter les licenciements.
Pour bénéficier de la procédure de redressement judiciaire, le débiteur doit se trouver en situation de cessation des paiements au moment de la demande. De manière générale, le tribunal est saisi par le chef d’entreprise, qui demande l’ouverture de la procédure dans les 45 jours à compter du constat de l’état de cessation des paiements. Attention, le tribunal peut également être saisi par un créancier qui n’a pas été payé et qui a délivré à l’entreprise une assignation en redressement judiciaire ou par le Ministère public, par voie de requête.
Champ d’application et compétence
La procédure s’applique à toute personne exerçant une activité commerciale, artisanale ou une activité agricole et à toute autre personne physique exerçant une activité professionnelle indépendante, y compris une profession libérale, ainsi qu'à toute personne morale de droit privé. Le tribunal de commerce est compétent si le débiteur exerce une activité commerciale ou artisanale ; le tribunal judiciaire dans les autres cas (professions libérales, associations …). La compétence territoriale revient au tribunal dans le ressort duquel le débiteur, personne morale, a son siège ou le débiteur, personne physique, a déclaré l'adresse de son entreprise ou de son activité.
La demande d’ouverture de la procédure de redressement judiciaire et ses annexes sont déposées auprès du greffe du tribunal compétent, le débiteur étant convoqué à une audience dans un délai d’environ deux semaines à compter du dépôt de la demande. Si les conditions sont remplies le tribunal rend un jugement d’ouverture de la procédure, ce dernier étant publié (BODACC, mention au RCS, annonce dans un journal d’annonces légales).
Période d’observation et organes de la procédure
Le tribunal ouvre une période d’observation de six mois, renouvelable une fois et exceptionnellement une deuxième fois à la demande du Procureur de la République. La procédure ne peut donc pas excéder 18 mois. La période d’observation permet de réaliser une analyse de la capacité de l’entreprise à sortir de ces difficultés et de préparer un plan de redressement le cas échéant.
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Le jugement désigne les organes nommés pour la procédure : le juge commissaire, un ou plusieurs mandataires judiciaires, un ou plusieurs administrateurs judiciaires (facultatif selon des seuils en termes d’effectifs et de chiffre d’affaires), des contrôleurs parmi les créanciers (facultatif), un commissaire-priseur. L’administrateur judiciaire est investi généralement d’une mission d’assistance de la société ; il doit s'assurer du respect par le débiteur des obligations légales et conventionnelles s'imposant au chef d'entreprise. Le mandataire judiciaire est chargé de représenter les créanciers de la société et constituer le passif du débiteur. Le commissaire-priseur est chargé de dresser un inventaire des biens de l’entreprise et de les évaluer.
Conséquences immédiates de l’ouverture de la procédure
L’ouverture de la procédure entraîne plusieurs effets clés :
- Interdiction générale d’engager des poursuites individuelles : il s’agit notamment des actions en justice tendant à condamner le débiteur au paiement d’une somme d’argent ou à la résolution d’un contrat pour défaut de paiement, des procédures d’exécution sur les meubles et les immeubles, des procédures de distribution n’ayant pas produit un effet attributif avant le jugement d’ouverture. Une interdiction générale (erga omnes) de toute procédure d’exécution sur les meubles et sur les immeubles du débiteur ainsi que toute procédure de distribution n’ayant pas produit un effet attributif avant le jugement d’ouverture s’applique désormais.
- Interdiction de payer le passif antérieur : aucune dette antérieure au jugement d’ouverture de la procédure ne doit être payée par la société car elle fera partie intégrante de son « passif ». Les créances postérieures au jugement d'ouverture, régulières et utiles, c’est-à-dire nées pour les besoins de la procédure ou en contrepartie d'une prestation fournie au débiteur pendant cette période, sont payées à leur échéance.
- Principe de poursuite des contrats en cours : l'administrateur a seul la faculté de se prononcer sur la poursuite ou non des contrats en cours. Les contrats de travail se poursuivent normalement. Le contrat de bail commercial obéit à un régime particulier : le bailleur ne pourra agir en résiliation du bail pour non-paiement de loyers et charges postérieurs à l'ouverture de la procédure qu'à l'issue d'un délai de 3 mois suivant le jugement d'ouverture.
Protection des salariés : maintien du contrat et rôle de l’AGS
Lorsque votre entreprise entre en redressement judiciaire, cela signifie qu’elle est en difficulté mais qu’elle n’est pas encore en faillite. Le but est de permettre à l’activité de continuer, le temps de trouver une solution pour rembourser les dettes et réorganiser l’entreprise.
En redressement judiciaire, le contrat de travail est maintenu automatiquement pendant la période d’observation. Vous continuez de travailler, votre ancienneté est conservée, et vos droits restent les mêmes. Les contrats de travail se poursuivent normalement.
En cas de retards de salaires ou d’impossibilité de paiement, il existe la possibilité de faire intervenir l’Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des Salariés (AGS) qui garantit les salaires, primes et indemnités de rupture dus au salarié au jour du jugement d’ouverture. L'AGS est le mécanisme central à comprendre : ce mécanisme est financé par une cotisation patronale que vous avez versée tout au long de la vie de votre société. La garantie AGS est une avance qui est censée d’être remboursée ultérieurement par l’entreprise, dans le cadre du plan de redressement.
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La déclaration des créances salariales et la transmission des pièces sociales sont essentielles : si la société a du retard dans le paiement des salaires, il est opportun de préparer en amont de l’ouverture de la procédure un dossier pour chaque salarié, contenant son contrat de travail et les éventuels avenants, ses trois dernières fiches de paie, la photocopie de sa carte d’identité ou titre de séjour, la photocopie de sa carte vitale et son RIB. L’AGS est saisie par le mandataire judiciaire.
Ce que paie l’AGS et les délais
- L’AGS garantit les salaires, primes et indemnités de rupture dus au salarié au jour du jugement d’ouverture.
- La garantie AGS couvre, selon les plafonds en vigueur, les créances salariales ; exemples chiffrés et plafonds évolutifs sont fixés annuellement (limite mentionnée dans les textes, à vérifier selon la période).
- En cas de blocage, il est important de vérifier que l’AGS a bien été sollicitée par le mandataire judiciaire et de demander une attestation de créance salariale.
Licenciements et indemnités en redressement judiciaire
Le licenciement économique n’est pas automatique. Tant que l’entreprise reste en redressement judiciaire, le contrat de travail est maintenu. Toutefois, si aucune solution viable n’est trouvée à l’issue de la période d’observation, le tribunal peut autoriser un licenciement économique pendant un redressement judiciaire. En redressement judiciaire, les licenciements économiques sont soumis à l'accord de l'administrateur judiciaire ou du juge-commissaire.
Les salariés licenciés dans ce cadre bénéficient de l’indemnité légale de licenciement, prise en charge par l’AGS si l’employeur ne peut la financer, du préavis non effectué également pris en charge par l’AGS, et de l’indemnité compensatrice de congés payés. Le licenciement ouvre droit au chômage comme n’importe quel licenciement économique.
Obligations du dirigeant et rôle d’information
Le dirigeant reste à la tête de l’entreprise et n’est pas dessaisi de ses fonctions sauf dans le cas où l’Administrateur Judiciaire se voit attribuer une mission de gérance. Le dirigeant qui a tardé à demander l'ouverture d'un redressement judiciaire dans un délai de 45 jours peut être condamné par le tribunal à une peine d'interdiction de gérer, de diriger ou d'administrer une entreprise commerciale ou artisanale.
Transmettre tous les documents sociaux au mandataire (contrats de travail, bulletins de paie, registre du personnel, calculs des soldes de tout compte) : plus vous êtes coopératif et rapide, mieux la procédure se déroule pour les salariés et pour vous. Ne payez pas certains salariés en priorité hors procédure. Ne promettez pas d'indemnités que vous ne pouvez pas tenir. Ne licenciez pas sans autorisation.
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Déclaration et traitement des créances des créanciers non salariaux
Les créanciers doivent déclarer leur créance dans un délai de deux mois à compter de la publication du jugement d’ouverture au BODACC auprès du mandataire judiciaire ; A l’issue de ce délai, le mandataire judiciaire pourra transmettre au chef d’entreprise un état des créances déclarées auprès de lui, pour que les sommes demandées soient vérifiées avec les éléments comptables de l’entreprise.
La déclaration de créance doit comporter des mentions obligatoires : le montant de la créance en y indiquant les sommes à devoir avec leurs dates d’échéances, la nature de la sûreté dont la créance est éventuellement associée, les intérêts et leurs modalités de calcul. Pour être recevable, la déclaration de créance doit être adressée au mandataire judiciaire. Si le créancier est à l’étranger, le délai est allongé à 4 mois.
Fin de la période d’observation : issues possibles
Dès que la période d’observation touche à sa fin, plusieurs issues sont envisageables pour l’entreprise concernée :
- La clôture de la procédure : si elle possède les sommes nécessaires pour désintéresser ses créanciers et s’acquitter des différents frais de procédure.
- Sa mise en liquidation judiciaire : en cas d’échec total du redressement.
- La cessation partielle ou totale de l’activité : le redressement judiciaire peut prévoir la cession de la société à un repreneur.
- La mise en place d’un plan de redressement : d’une durée maximale pouvant aller jusqu’à 10 ans, ce plan a pour but de permettre à l’entreprise de régler ses dettes tout en poursuivant son activité.
Le plan de redressement judiciaire est arrêté à la demande du tribunal compétent après avoir entendu les dirigeants de l’entreprise, l’administrateur, le mandataire judiciaire et les représentants du personnel. Il précise le règlement des dettes de la société, les éventuels licenciements économiques, les changements de statuts de l’entreprise et les modalités d’apurement du passif (délais, remises, conversions en titres si applicable).
Droits et leviers d’action pour les salariés
En tant que salarié en CDI, vous avez des droits et des recours pendant la procédure :
- Contester un licenciement si l’ordre des départs vous semble injuste.
- Demander à intégrer un plan de reclassement si une reprise partielle est envisagée.
- Saisir le Conseil de prud’hommes ou contacter l’inspection du travail en cas de manquement.
- Travailler activement avec le Comité Social et Économique (CSE) : il doit être informé et consulté et peut obtenir des informations claires sur la situation financière de l’entreprise.
Ne restez pas passif : signalez le non-paiement au mandataire judiciaire ou au CSE s’il existe. Conservez toutes vos fiches de paie et courriers : en cas de contentieux, c’est votre meilleure preuve. Consultez un avocat spécialisé en droit du travail et procédures collectives si nécessaire.
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Bonnes pratiques pour les créanciers et les salariés
- Pour les créanciers : déclarez vos créances dans les délais, joignez toutes les pièces justificatives et adressez la déclaration au mandataire judiciaire.
- Pour les salariés : préparez votre dossier personnel (contrat, fiches de paie, pièces d’identité, RIB), vérifiez que l’AGS a été saisie si nécessaire et restez en contact avec le CSE et le mandataire judiciaire.
- Pour le dirigeant : respectez l’obligation légale de demander l’ouverture de la procédure dans les 45 jours de la cessation des paiements et fournissez l’ensemble des documents sociaux et comptables au mandataire.
Tableau synthétique : effets principaux du redressement judiciaire
| Thème | Effet |
|---|---|
| Contrats en cours | Poursuite possible, décision de l’administrateur |
| Poursuites individuelles | Interdiction générale d’engager des actions d’exécution |
| Paiement des dettes antérieures | Interdiction de paiement hors plan |
| Salariés | Contrat maintenu, AGS avance les salaires impayés |
| Créanciers | Obligation de déclaration des créances au mandataire (2 mois) |
| Dirigeant | Reste en fonction, surveillé ; sanction possible en cas de retard de dépôt |
Comprendre cette frontière entre responsabilités de l’entreprise, intervention du mandataire et garanties comme l’AGS permet de traverser la procédure avec moins d’inquiétude et plus de clarté sur ce qui vous est réellement imputable. La défaillance de votre entreprise ne fait pas de vous un mauvais employeur : vos droits et ceux de vos salariés restent protégés par le Code du commerce et le Code du travail.
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