L'Observatoire des Inégalités : Définition et Enjeux

Après avoir été passée sous silence pendant plusieurs décennies, la question des inégalités revient sur le devant de la scène. La récente réouverture des inégalités interroge en effet et suscite de vives inquiétudes. Les inégalités renvoient à des différences qui génèrent des phénomènes de hiérarchisation sociale.

Les différences peuvent porter sur l'attribution d'une ressource qui est inégalement répartie ou renvoyer à un accès inégal à certains biens ou services. Les inégalités économiques renvoient traditionnellement aux inégalités de revenu et de patrimoine. Ces inégalités font l'objet d'une attention particulière du fait de l'importance dans nos sociétés de la dimension économique dans la valorisation sociale des individus.

Il ne faut néanmoins pas sous-estimer l'importance des autres inégalités pour comprendre les phénomènes de reproduction sociale ou la genèse des sentiments d'injustice. Si toutes les inégalités ne sont pas injustes, l'appréciation du caractère juste ou injuste d'une situation se fait toujours à l'aune d'une norme d'égalité par rapport à laquelle la situation est évaluée. Ainsi, selon par exemple que l'on valorise l'égalité des situations ou l'égalité des droits, un regard différent sera porté sur une même situation.

Ce regain d'intérêt pour l'analyse des inégalités découle pour partie de publications qui ont souligné leur augmentation. On peut notamment citer en France les travaux de Thomas Piketty (2001, 2013) sur cette question. Une des principales contributions de cet auteur (avec d'autres) est d'avoir permis la diffusion de statistiques, notamment sur les hauts revenus, rendant possible la mesure précise de l'évolution des inégalités.

Documenter l'existence d'inégalités et avoir des informations précises sur leur variation est un préalable nécessaire à tout débat public. Loin d'être simplement technique, la discussion autour du choix d'un indicateur pertinent pour mesurer les inégalités est en réalité aussi scientifique et politique.

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COMMENT MESURER LES INÉGALITÉS (1)

1. Mesurer les Inégalités : Une Approche Multidimensionnelle

Mesurer les inégalités suppose d'avoir préalablement défini les inégalités auxquelles on s'intéresse. Faut-il se concentrer sur les inégalités de revenus ou tenir compte aussi des inégalités de patrimoine ? Doit-on se limiter aux inégalités économiques ? L'approche la plus classique des inégalités se focalise sur les inégalités de revenus.

Selon la définition de J. Hicks (1946), le revenu d'une personne ou d'une collectivité sur une période est « égal à la valeur de ce qu'elle peut consommer au maximum durant cette période tout en restant aussi riche à la fin de la période qu'elle l'était au début ». Il s'agit donc d'un flux qui permet la consommation et l'épargne. Si le revenu n'est pas entièrement consommé, le patrimoine, qui est un stock, augmente à travers le flux d'épargne.

À l'inverse, si un individu consomme plus que son revenu, son patrimoine diminue car il doit puiser en son sein pour financer le surcroît de consommation. Cette définition très générale du revenu ne se limite pas à une conception monétaire de ce dernier. Si l'approche de Hicks permet de définir de façon pertinente le concept de revenu, elle se situe toutefois à un niveau trop abstrait pour être opérationnelle.

Pour pouvoir mesurer empiriquement la valeur du revenu d'un ménage et procéder à des analyses statistiques, il faut définir de façon plus précise la nature des flux que l'on y inclut. Passer d'un concept à sa mesure implique toujours de définir des conventions qui permettent de ranger dans une même catégorie statistique des phénomènes qui sont forcément singuliers. Il est ainsi possible par exemple de définir de façon théorique les revenus d'activité mais pour les mesurer, il faut préciser ce qui va être considéré comme une activité et la façon dont ces revenus vont être comptabilisés.

Pour analyser les inégalités de revenus, il est tout d'abord possible de s'intéresser aux inégalités de revenus primaires. Selon l'INSEE, « Les revenus primaires comprennent les revenus directement liés à une participation des ménages au processus de production. La majeure partie des revenus primaires des ménages est constituée de la rémunération des salariés, laquelle comprend les salaires et les cotisations sociales.

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Afin de saisir de façon pertinente les différences existantes entre les ménages, il convient de tenir compte de la taille du ménage. En effet, deux ménages peuvent avoir le même revenu primaire tout en faisant face à des réalités quotidiennes très différentes si d'un côté le ménage n'est composé que d'une seule personne et si de l'autre il renvoie à une famille de cinq personnes. Il serait toutefois problématique de s'en tenir là.

L'État en effet, à travers ses politiques de redistribution, contribue à la réduction des inégalités et il semble important de tenir compte des prélèvements qu'il opère et des aides qu'il octroie. Pour mesurer l'impact des politiques de redistribution, il est possible de comparer les inégalités de revenu par unité de consommation avant et après redistribution. Le revenu disponible désigne le revenu après redistribution, c'est-à-dire après paiement des impôts directs et cotisations sociales et perception des prestations sociales.

En raisonnant au niveau du revenu primaire ou du revenu disponible, les inégalités de conditions de vie ne sont néanmoins pas bien prises en compte, car nous ne tenons pas compte des revenus non monétaires. Considérons par exemple un ménage qui a hérité d'un appartement dans lequel il loge gratuitement. En économisant le paiement d'un loyer, il pourra consommer bien plus qu'un ménage ayant un revenu équivalent et ainsi avoir un meilleur niveau de vie.

Son niveau de vie disponible calculé par l'INSEE sera néanmoins le même que celui de l'autre ménage et cette différence de situation ne sera pas perçue. Doit-on alors inclure dans le calcul du revenu les loyers qui ne sont pas payés par le ménage car il bénéficie d'un logement gratuitement ? Il s'agit bien d'un revenu non monétaire qu'il est aisé d'estimer monétairement. On parle de « loyers fictifs » pour désigner ce type de revenu ; ils ont été taxés en France jusqu'en 1965.

Ce raisonnement pourrait s'étendre à l'infini : doit-on tenir compte de l'autoproduction des ménages dans le calcul de leur revenu (exemple des ménages qui ont un potager et produisent une partie de leurs ressources alimentaires) ? Jusqu'où aller dans la prise en compte des revenus non monétaires ? Doit-on considérer par exemple les services rendus par la famille dans la garde des enfants qui permettent de limiter les frais de garde par des professionnels et donc de consommer plus d'autres biens ?

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En théorie, si l'on veut cerner parfaitement les différences de niveau de vie, il le faudrait. Mais en pratique, l'évaluation est complexe et rarement mise en œuvre dans l'étude des inégalités. De plus, si l'on souhaite étudier les inégalités, il semble problématique de se limiter à la prise en compte des inégalités de revenus. Le patrimoine joue un rôle important dans la structuration des inégalités et il convient par ailleurs de tenir compte de la capacité de chaque ménage à transformer son revenu en biens et services.

C'est ainsi que pour étudier la pauvreté, qui est multidimensionnelle, on ne peut se limiter à l'analyse du niveau du revenu en calculant seulement un taux de pauvreté monétaire. La pauvreté en conditions de vie désigne une situation de difficulté économique durable définie comme l'incapacité à couvrir, pour des raisons financières, un certain nombre de dépenses de la vie courante considérées comme souhaitables, voire nécessaires, pour avoir des conditions de vie décentes.

Depuis 2009, la privation matérielle est définie au niveau européen. L'indicateur de « privation matérielle » repose sur 9 items de dépenses ; une personne est dite pauvre en conditions de vie lorsqu'elle cumule au moins 3 privations ou difficultés matérielles parmi les 9 de la liste. En 2017, l'UE a défini un nouvel indicateur de « privation matérielle et sociale » qui étend la liste à 13 items concernant notamment les dépenses de logement, d'habillement, d'alimentation et de loisirs.

« L'indicateur de privation matérielle et sociale de l'UE est défini comme la part de personnes vivant en logement ordinaire ne pouvant pas couvrir les dépenses liées à au moins cinq éléments de la vie courante sur treize considérés comme souhaitables, voire nécessaires, pour avoir un niveau de vie acceptable.

Cet indicateur établi en 2017 sera le seul conservé par Eurostat à partir de 2020. Trois éléments mesurés dans l'ancien indicateur de « privation matérielle », considérés comme moins pertinents pour définir un état de privation matérielle, ont été supprimés (le fait de posséder une machine à laver, un téléviseur couleur et un téléphone).

En outre, l'étude des inégalités ne peut se limiter à l'étude des inégalités économiques. Pour saisir l'ensemble des différences pouvant exister entre les individus ou les ménages, il faut s'intéresser à l'ensemble des inégalités d'accès aux ressources valorisées par la société, comme les inégalités face à l'accès aux soins, à l'emploi, au logement, à l'école, etc.

L'étude des inégalités entre hommes et femmes ne doit ainsi pas se limiter à l'étude des inégalités de revenus : elle doit aussi prendre en compte, par exemple, la répartition inégale des tâches domestiques. Les inégalités ont un caractère multidimensionnel et ne portent pas que sur le revenu. On peut ainsi être cadre et, de ce fait, avoir un revenu plutôt élevé, mais subir une discrimination liée à l'origine ethnique et avoir du mal à trouver un logement à cause de cela.

Deux individus au même revenu peuvent aussi ne pas rencontrer les mêmes difficultés sur le marché immobilier en fonction de leur statut plus ou moins précaire sur le marché du travail. En effet, le patrimoine joue un rôle important dans la structuration des inégalités.

2. Indicateurs de Mesure des Inégalités

Sur quelle base peut-on dire que les inégalités augmentent ou diminuent ? Il est possible de faire une analyse des inégalités en termes de disparité en comparant des indicateurs de tendance centrale de divers groupes dont on veut étudier la situation relative, ou en mesurant la dispersion (ou la concentration) d'une série statistique (par exemple la dispersion des salaires).

Les indicateurs sont autant de points de vue différents sur l'objet étudié. Pour apprécier les inégalités de revenus entre différents groupes, l'approche la plus simple consiste à comparer des revenus moyens de ces groupes. Nous voyons ainsi que les femmes ont en moyenne un revenu salarial inférieur à la moyenne des Français.

On peut tout d'abord présenter les écarts en termes absolus (simple différence) ou en termes relatifs (calcul du taux de variation). On peut aussi calculer différemment les taux de variation selon la catégorie qui est prise en référence. On peut ainsi dire que les hommes gagnent en moyenne 5 507 euros (écart absolu) ou 29,7 % de plus que les femmes, ou que les femmes gagnent 22,9 % de moins que les hommes (écarts relatifs).

Les trois chiffres sont justes mais selon celui qui est mis en avant, les inégalités paraitront plus ou moins fortes. Les raisonnements en termes d'inégalités se placent la plupart du temps dans une perspective relative. Néanmoins une réduction des inégalités relatives peut masquer une augmentation des écarts exprimés en termes absolus et l'écart absolu est sans doute celui qui a le plus de sens pour les individus pour ce qui est de la perception des inégalités par la population.

Apprécier les inégalités à travers l'unique outil de la moyenne serait néanmoins limité. En effet, si elle permet d'apprécier des inégalités entre groupes, la moyenne ne nous dit rien sur les inégalités existantes au sein des groupes. François Bourguignon (2012) montre ainsi que si l'on compare l'évolution des écarts de niveau de vie individuel moyen entre pays, on peut conclure à une réduction des inégalités au niveau mondial depuis le début des années 1990, alors que si l'on s'intéresse à l'évolution de ces écarts au sein des pays, ces dernières ne cessent de s'accroître sur la même période.

La médiane est la valeur qui partage une distribution en deux parties égales. La comparaison entre la valeur du revenu moyen et du revenu médian d'une population nous informe sur le niveau des inégalités. L'écart type est un indicateur de dispersion. Il permet d'apprécier les écarts à la moyenne. Deux pays qui auraient le même revenu moyen par habitant mais dont l'un connaitrait une distribution moins égalitaire des revenus, n'auraient pas le même écart-type.

L'écart type est utilisé par exemple en finance, pour mesurer la volatilité d'un actif autour de son cours moyen. Il est possible de classer les individus ou les ménages en fonction de leur revenu (ou d'un autre paramètre) et ensuite de découper des groupes. Les fractiles sont des paramètres de position qui divisent la distribution statistique en un certain nombre de parties égales.

Les quartiles divisent la distribution en quatre parties égales, chacune comprenant un quart des effectifs. Q1 est la valeur qui divise la distribution telle que 25 % des valeurs observées lui soient inférieures et 75 % lui soient supérieures. Il y a ainsi trois quartiles (Q1, Q2 et Q3) et quatre groupes. Les déciles divisent la distribution en 10 parties égales.

D1 est la valeur qui divise la distribution telle que 10 % des valeurs lui sont inférieures et 90 % supérieures. Les rapports interdéciles sont des indicateurs phares des inégalités bien qu'ils restent assez rudimentaires. Ils ne permettent pas notamment de mesurer les inégalités aux extrémités de la distribution.

Pauvreté et Inégalités en France

La pauvreté monétaire est mesurée en France depuis 1970. Le taux de pauvreté monétaire en France métropolitaine est évalué à partir de l’enquête Revenus fiscaux et sociaux (ERFS). Il est considéré comme pauvre toute personne ayant un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté défini au seuil de 60 % du niveau de vie médian de la population.

Le seuil de pauvreté est calculé en fonction de la distribution des niveaux de vie, de la population de France métropolitaine. En 2023, 2,3 millions de travailleurs sont pauvres. Les salariés ont le taux de pauvreté le plus faible (6,6 %).

Les chômeurs sont plus exposés à la pauvreté monétaire que les salariés (36,1 %). Les jeunes de moins de 25 ans sont plus touchés par la pauvreté. En 2023, 16,2 % des Européens sont pauvres. La pauvreté est beaucoup plus marquée dans les zones densément peuplées.

Le taux de pauvreté ne se limite pas à sa dimension monétaire et se mesure de façon différente de la pauvreté monétaire. Le taux de pauvreté fondé sur les conditions de vie était de 13,1 % en France en 2019. Le taux de pauvreté monétaire s'élevait quant à lui à 14,6 % avec un seuil de pauvreté à 60 % du niveau de vie médian.

Taux de pauvreté en France

Taux de pauvreté en France

Richesse et Inégalités en France

Selon l’étude publiée par l’Observatoire des inégalités, est considérée comme « riche » toute personne dont le revenu mensuel après impôts est supérieur à 3 470 euros. La France compterait, à ce seuil, près de 5 millions de personnes riches. L’Observatoire des inégalités vise ainsi à compléter l’approche traditionnelle développée par l’INSEE.

La richesse ainsi définie à partir de l’approche par les revenus, l’Observatoire des inégalités calcule que près de 8,2 % de la population française peut être considérée comme riche. Cela représente près de 5,1 millions d’individus. Définie de manière large à partir d’un seuil, le groupe des riches regroupe des réalités économiques fort différentes, que ce soit en termes de revenus ou de patrimoines.

Au niveau patrimonial, la tendance est encore plus lourde : le patrimoine moyen (hors endettement) des 10 % des plus riches est passé de 553 000 euros à 1,2 million d’euros entre 1998 et 2010. En termes de revenus comme de patrimoine, les plus de 50 ans y sont surreprésentés.

Définition des Inégalités par l'Observatoire des Inégalités

À l’Observatoire des inégalités, nous proposons la définition suivante : on peut parler d’inégalités « quand une personne ou un groupe détient des ressources, exerce des pratiques ou a accès à des biens et services socialement hiérarchisés », sous-entendu « et qu’une partie des autres ne détient pas ». Pour parler d’inégalités, il faut que l’accès aux ressources, aux biens, aux services ou aux pratiques puisse se classer ; sinon il ne s’agit plus d’inégalités mais de différences. Une différence ne devient une « inégalité » que lorsque que l’on peut faire une hiérarchie.

On peut décomposer la question des inégalités en deux : « des inégalités de quoi ? » et « des inégalités entre qui et qui ? ». « De quoi ? » : la question des inégalités, souvent réduite aux revenus, est bien plus large que cela. Elle s’étend de l’éducation à l’emploi, en passant par la santé et les loisirs, etc. Nous appellerons ces champs des « domaines ».

« Entre qui et qui ? » : les inégalités s’observent entre des personnes que l’on peut comparer et donc regrouper, par exemple, par âge, par genre, par profession (les milieux sociaux), etc. Nous appelons ces groupes des « catégories de populations ». À l’Observatoire des inégalités, nous avons retenu quatre grandes catégories : le sexe, l’âge, le milieu social et l’origine.

Pour comprendre les inégalités, il faut décrire le paysage et les personnes qui sont dedans ; croiser les domaines avec des catégories de populations pour répondre à la question : « des inégalités de quoi, entre qui et qui ? ». Comprendre les inégalités, c’est saisir comment elles constituent un système d’ensemble où des facteurs s’entrecroisent, se cumulent ou se compensent.

Ces choix de domaines et de catégories de populations influencent l’analyse des inégalités. L’important est de comprendre qu’il n’existe pas une lecture objective et simple des écarts. Choisir certains domaines et certaines catégories de populations est une construction qui repose sur des valeurs.

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