Sarah Abdelnour: Moi, Petite Entreprise - Une Analyse Approfondie de l'Auto-Entrepreneuriat en France

Alors qu’il referme l’ouvrage de Sarah Abdelnour, le lecteur n’a pas seulement le sentiment d’avoir fait le tour de la question de l’auto-entreprenariat, et ce « de l’utopie à la réalité » comme l’indique le sous-titre du livre. Il a aussi la nette impression d’avoir effectué une plongée dans les transformations actuelles du travail et de leur traitement politique. La portée et l’intérêt de l’ouvrage résident à la fois dans la juste distance à laquelle l’auteure tient son objet et dans la diversité des échelles à laquelle elle se propose de l’étudier.

Adapté de sa thèse en sociologie, le livre de Sarah Abdelnour nous dévoile les coulisses du statut d’auto-entrepreneur et dresse un premier bilan sans concession du dispositif lancé en 2008. À travers les six chapitres répartis en deux parties, l’auteure combine de manière originale une approche par le haut, portant le regard sur la genèse du projet et sur ses initiateurs (chapitres 1, 2, 3), avec une vision par le bas (chapitres 4, 5, 6) qui rend davantage compte de la réception et de l’appropriation de ce statut par les travailleurs et les travailleuses.

L’analyse de l’auto-entreprenariat n’apparaît en effet jamais ici comme une fin en soi tant on saisit dès les premières pages la volonté de l’auteure d’inscrire la naissance et les usages de ce dispositif dans une réflexion plus large sur le salariat, ses mises en cause, ses limites mais aussi sa « puissance » pour reprendre l’expression de Bernard Friot.

« Faire de la France un pays d’entrepreneurs ». Tel a été l’un des objectifs des politiques menées ces dernières années, dont le point d’orgue est le régime d’auto-entrepreneur, mis en place en 2008, qui a suscité depuis plus d’un million d’inscriptions. Le modèle du « tous auto-entrepreneurs » est ici exploré, depuis sa fabrication dans les ministères jusqu’au foyer des auto-entrepreneurs eux-mêmes.

Genèse et Logique Politique du Régime de l'Auto-Entrepreneuriat

La structure de l’ouvrage est à la fois simple et efficace. L’analyse fait ressortir l’origine libérale de ce type de politiques, mises en place par des adversaires au modèle salarial et à son système de protection sociale. Dans ces deux parties, l’ambivalence du dispositif, pris entre entrepreneuriat et workfare, entre « patronat et économie de survie », est bien mise en évidence.

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« Politique d’insertion » pour la gauche, politique de soutien à l’indépendance pour la droite, la construction du régime de l’auto-entrepreneur s’opère grâce à ces alliances improbables dont le néolibéralisme a le secret, de la droite libérale aux associations d’insertion par l’activité économique.

L’auteure montre bien que la loi de 2008, qui crée le dispositif, ne part pas de rien mais s’inscrit tout au contraire dans « une trentaine d’années de politiques publiques encourageant le travail indépendant comme forme de réponse partielle au chômage ».

Le consensus autour de « l’entrepreneuriat populaire » qui se construit au début des années 2000 débouche progressivement sur le crédo du « tous entrepreneurs », la volonté d’universaliser l’entreprenariat se trouvant symbolisée par le choix du terme « auto-entrepreneur » en 2008.

L’enjeu de ce premier chapitre est de revenir sur les conditions qui ont rendu possibles l’élaboration de ce régime et sa survivance malgré les alternances de majorité politique au cours des années 1980 et 1990. En effet, si ses concepteurs parlent de « révolution » entrepreneuriale, ils l’inscrivent néanmoins dans la continuité des mesures d’incitation à la création d’entreprise déjà existantes. Ainsi, dans un contexte de chômage de masse, les demandeurs d’emploi sont incités à recourir aux dispositifs de création d’entreprise pour se faire une place dans le monde du travail.

Le deuxième chapitre s’intéresse directement aux conditions d’émergence d’une loi sur les auto-entrepreneurs ainsi qu’à la philosophie qui anime ce projet politique. L’analyse de l’action publique à laquelle se livre S. Abdelnour rend compte de la genèse de ce régime professionnel de manière originale.

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L’auteure retrace d’abord les trajectoires des principaux porteurs du projet, Hervé Novelli, secrétaire d’État à l’Artisanat, au Commerce et aux PME (petites et moyennes entreprises), et François Hurel, délégué général de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes. Elle s’intéresse ensuite au sens qu’ils donnent à ce nouveau régime : le rapport rédigé par François Hurel, remis en janvier 2008 à Hervé Novelli, oscille ainsi entre des « arguments économiques » (p. 74) de « simplification de la création d’entreprise » (p. 72) et des « arguments sociaux » visant à un entrepreneuriat « d’insertion » (p. 74) dans le monde du travail. Cela leur vaut le soutien du ministère de l’Économie, des Finances et de l’Emploi, véritable « laboratoire des mesures libérales » (p. 85) en vue du projet de loi. Mais le nouveau régime se heurte à plusieurs obstacles institutionnels ainsi qu’à des modifications successives qui en retardent l’aboutissement.

La validation parlementaire du projet donne lieu à l’adoption d’une loi de « modernisation de l’économie » en août 2008, instaurant le statut d’entrepreneur « individuel ». Cette loi répond à l’objectif de créer un régime incitatif au travail indépendant, à la fois fiscalement et administrativement, afin de toucher des milieux sociaux très variés.

Dès lors, l’entrepreneuriat disqualifie le recours aux aides sociales tout en s’érigeant en contre-modèle du salariat et de l’artisanat (p. 108). Cependant, parce qu’ils exercent en dehors des institutions d’encadrement classiques et d’une logique de métier axée sur les qualifications, les auto-entrepreneurs ont difficilement accès à certaines informations ainsi qu’à des conseils ou à un accompagnement dans la création et la gestion d’entreprise, notamment de la part de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI).

S. Abdelnour se demande, pour terminer, si le statut d’auto-entrepreneur, en dépit des nombreuses critiques dont il est l’objet, n’est destiné à se pérenniser qu’en tant que « marche vers l’ubérisation » (p. 143), c’est-à-dire comme « nouveau modèle économique dans lequel les entreprises ont pris la forme de plates-formes numériques et jouent le rôle d’intermédiaires entre clients et prestataires de services » (p. 154).

L’auteure propose, dans la seconde partie de l’ouvrage, de « passer de l’autre côté des déclarations d’intention politiques » pour aller à la rencontre de ces Françaises et ces Français qui ont fait le « choix » de l’auto-entrepreneuriat. Elle s’appuie à la fois sur des données de cadrage de l’Insee et de l’Acoss (chargée de la collecte des cotisations des auto-entrepreneurs), qu’elle a pu en partie exploiter, et sur une trentaine d’entretiens avec des auto-entrepreneurs, réalisés entre juillet 2010 et mai 2011.

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Pour l’essentiel issus du salariat, ces « néo-indépendants » se démarquent largement de la population des indépendants par leur absence de capital initial et de transmission familiale. Mais là aussi l’ambivalence est de mise. L’auteure observe en effet dès le départ une pluralité des usages de ce régime, caractérisée par une « bipolarisation entre une minorité d’usages de type bonus, et une majorité de situations précaires, voire de mobilité sociale descendante » (p. 171).

À un pôle, essentiellement composé des travailleurs les moins qualifiés et les moins protégés, l’auto-entrepreneuriat est un travail indépendant exclusif, « tandis que le cumul des revenus est plus important parmi les salariés stables, du privé comme du public » (p. 178). Les plus qualifiés, déjà protégés, en tirent des revenus supplémentaires, et même une protection sociale inutilement dédoublée, tandis que les plus fragiles, plus souvent des jeunes et des femmes, semblent accumuler des bouts de ficelle d’une société de travail de laquelle ils peuplent les marges.

AUTO ENTREPRENEUR et MICRO ENTREPRISE QUELLE DIFFÉRENCE? [PTF-68]

S’ensuit une typologie détaillée des modes d’entrée et des conditions de possibilité de cette « petite indépendance » : cumuler les revenus, gérer le chômage, trouver du travail et quitter le salariat. Sarah Abdelnour s’interroge enfin sur les effets de la diffusion de ce dispositif sur les pratiques de travail mais aussi, plus largement, sur les rapports aux institutions et les représentations politiques des individus.

Auto-entrepreneur

En testant l’hypothèse d’une « libéralisation de la société par le bas » et en observant au plus près le quotidien des auto-entrepreneurs et de leurs pratiques, elle s’intéresse in fine à la manière dont ce régime participe plus largement d’un nouveau mode de gouvernement des conduites, un mode néolibéral au sens de Foucault.

Sarah Abdelnour reprend à son compte ce passage des cours au Collège de France où ce dernier suggère que c’est « la vie même de l’individu - avec par exemple son rapport à sa propriété privée, son rapport à sa famille, à son ménage, son rapport à ses assurances, son rapport à sa retraite » qui ferait de lui « comme une sorte d’entreprise permanente et d’entreprise multiple ».

« Tout contre, mais contre, le salariat », telle est la formule qui résume le mieux le regard porté par Sarah Abdelnour sur l’auto-entreprenariat. Elle constitue le fil directeur de l’ouvrage, l’argument principal qui structure toute la démonstration.

Usages et Réalités de l'Auto-Entrepreneuriat

La seconde partie de l’ouvrage a pour objectif de faire un tour d’horizon des usages du dispositif, à la fois par les entreprises délégataires et par les auto-entrepreneurs eux-mêmes. L’analyse sociologique se concentre alors sur les situations socioéconomiques de ces travailleurs. L’auteure les qualifie en majorité de « néo-indépendants aux faibles revenus » (p. 168), car bien qu’ils soient loin de constituer un groupe social homogène, une majorité d’entre eux reste dans une position précaire (p. 171). Cette population hétérogène et fragile est constituée d’une grande variété de profils en matière de professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), d’âges et de qualifications.

L’auteure identifie, parmi ses enquêtés, une proportion importante de salariat déguisé, ce qui lui permet de souligner l’existence d’un « grand détournement » (p. 180) du dispositif au profit des employeurs qui s’en servent comme d’une « modalité d’embauche » (p. 182). Si les cas analysés rendent compte de dynamiques de subordination, la mobilité vers ce régime d’indépendant traduit aussi une instabilité professionnelle pour les auto-entrepreneurs.

Ces situations professionnelles reflètent plusieurs modalités de recours au statut d’auto-entrepreneur. Dans un passage central de l’ouvrage, l’auteure dégage quatre grands types d’usages du régime (chapitre 5). Premièrement, celui-ci peut apporter un complément de revenu à celui tiré du travail ou de la retraite. L’auteure oppose ainsi le « bricolage des précaires », exerçant la même activité en tant qu’indépendant ou salarié, au « bonus » des retraités qui, même s’ils ont perçu de très hauts salaires, souhaitent améliorer leur déjà bonne retraite (p. 201).

Deuxièmement, pour celles et ceux qui l’adoptent, ce statut peut servir à gérer le non-emploi, par exemple en cumulant des revenus issus d’un travail occasionnel avec des allocations de chômage, ou représenter une solution rapide à la suite d’un licenciement (p. 277). Troisième type d’usage, ce régime permet de travailler auprès d’employeurs réticents à embaucher, ce qui est particulièrement le cas parmi les plus jeunes enquêtés en quête d’insertion professionnelle. Les individus visent alors une situation de salarié et non d’indépendant, le statut d’auto-entrepreneur servant plutôt de « période d’essai » (p. 233) au sein des entreprises, dans l’espoir d’obtenir ensuite un contrat de travail (p. 233).

Dernièrement, dans les cas où les conditions d’emploi sont source d’insatisfaction, l’auto-entrepreneuriat offre une porte de sortie pour quitter le salariat stable tout en poursuivant la même activité. L’auteure prend l’exemple des jeunes techniciens en couple ainsi que celui des femmes dans les services à la personne, qui s’installent à leur compte. Mais un tel changement de situation suppose aussi un soutien économique notable de la part des conjoint·es.

Enfin, l’exploration des voies de politisation par le statut d’entrepreneur (chapitre 6) ouvre des pistes de réflexion sur les effets d’adhésion au libéralisme par l’entrée dans l’indépendance. L’auteure évoque l’idéologie de l’entreprise de soi qui incite chacun et chacune à valoriser sa situation envers et contre tout, tout en soulignant la place que l’autonomie occupe dans les discours des auto-entrepreneurs, que ce soit dans la réalisation de certaines tâches ou sur le plan des horaires de travail.

Auto-entrepreneur

En conclusion, l’ouvrage de Sarah Abdelnour offre une analyse perspicace et détaillée du phénomène de l’auto-entrepreneuriat en France, en explorant ses origines politiques, ses implications sociales et ses conséquences sur le monde du travail. Il met en lumière les ambivalences et les paradoxes de ce régime, qui oscille entre émancipation et précarité, entre indépendance et subordination.

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