Rapport sur la fondation Jean Jaurès et les travailleurs indépendants sur les plateformes: dynamiques, défis et perspectives
Plusieurs hypothèses relayées dans les médias ont été avancées pour expliquer la désaffection des salariés envers leur travail : déficit d’implication, culte de l’individu-roi avant tout attaché aux loisirs, émergence d’une société de paresseux par rapport aux générations précédentes, en particulier celle du baby-boom déjà ou bientôt en retraite… S’il apparaît légitime de s’interroger sur les sources de ce phénomène du fait des profondes bouleversements actuels qui irriguent la sphère professionnelle, ces arguments se caractérisent néanmoins par des propos souvent essentialistes. Par ailleurs, il est indéniable que la conjoncture économique actuelle, caractérisée par un faible taux de chômage et des besoins importants en recrutement, fait qu’il est aujourd’hui plus facile de « trouver un emploi en traversant la rue » pour reprendre les propos d’Emmanuel Macron. Le travail demeure un enjeu très personnel. Il continue à occuper une part conséquente de la vie de millions de salariés. À l’instar d’autres sujets personnels, l’affect peut se mêler au rationnel dans les prises de décision. Chaque individu est susceptible d’être traversé par des contradictions internes. Peut-on aimer son travail en y étant moins attaché ? Être impliqué en étant moins motivé ? Avoir davantage confiance en soi sur le plan personnel, mais moins sur le plan professionnel ?
Comme l’Ifop le constate depuis des années dans les consultations internes menées auprès de collaborateurs de différentes entreprises, le jugement sur le vécu personnel au travail est rarement manichéen. De surcroît, ces enjeux sont plus que jamais imbriqués avec ceux de la sphère personnelle, que l’on pense à la fameuse recherche d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, à la mobilité géographique ou résidentielle ou encore à la quête d’épanouissement individuel. Dans la suite de ce propos, nous regarderons d’abord dans le rétroviseur pour mieux cerner les différentes causes de ce nouveau rapport au travail. L’Ifop a de nouveau posé cette question fin octobre 2022, dans le cadre d’une Norme Ifop de climat social, enquête menée auprès d’un échantillon représentatif de 1300 salariés. 84% des salariés considèrent que leur travail est important. Cet étiage demeure relativement stable dans le temps long puisque 86% des interviewés faisaient ce constat en 2021 et, si l’on remonte plus en arrière, 92% en 1990.
Changements de valeurs: temps de travail, argent et télétravail
Le premier symbole de réussite actuellement en perte de vitesse est le temps consacré au travail. Celui-ci n’est, en effet, plus autant valorisé socialement. « L’homme pressé » évoqué par le groupe de rock Noir Désir en 1996 apparaît aujourd’hui has been. Plus généralement, le slogan « Travailler plus pour gagner plus », popularisé par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007, fait moins recette. Signe des temps, même certains salariés de la banque d’investissement Goldman Sachs - pourtant archétype de l’entreprise capitaliste - ont demandé en 2021 à réduire leurs horaires de travail pour pouvoir passer de 98 heures par semaine à 80 heures, tant le fait de ne pas compter ses heures avait été porté dans cette entreprise à un paroxysme jugé désormais insoutenable. Un mouvement similaire a vu le jour en Chine en 2021, avec le Tang ping, qui signifie « s’allonger à plat ». Cette évolution semble donc globale.
Elle se manifeste en France par un renversement des préférences des salariés entre le temps libre et l’argent sur à peine plus d’une décennie. Ainsi qu’en 2008, une large majorité d’entre eux (62%) affirmait préférer gagner plus d’argent au détriment du temps libre, et aujourd’hui 61% des salariés français préfèrent gagner moins d’argent, mais avoir plus de temps libre. Le rapport à l’espace de travail est tout autant bouleversé que celui du temps de travail. Le rêve américain du « corner office » ne semble plus constituer un marqueur statutaire de premier plan. Illustration: une majorité de salariés (56%) considère qu’un supérieur hiérarchique continue à être considéré comme tel même s’il n’a pas de bureau individuel. En parallèle, la demande de télétravail paraît se substituer à cette sacralisation du bureau.
Le télétravail a connu une progression marquée, avec seulement un tiers des salariés (34%) télétravaillant actuellement, tandis que 71% des cadres y ont recours. Le flex office a constitué une étape intermédiaire, rendant chaque place interchangeable et contribuant à une dépersonnalisation de l’espace de travail. Ce phénomène peut avoir réduit l’attachement à l’espace de travail et ralentir l’envie de gravir les échelons hiérarchiques.
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Encadrer d’autres personnes, autrefois indispensable à la réussite professionnelle, ne mobilise plus autant les jeunes générations. Une courte majorité (53%) des cadres du privé de moins de 40 ans sans responsabilités d’encadrement souhaitent en exercer à l’avenir. Tous ces constats amènent à comprendre les raisons profondes de l’évolution du rapport au travail au cours des trente dernières années.
Émergence d’une identité professionnelle plus fluide
Beaucoup de Français ont fait preuve de résilience face à des incertitudes liées à la santé, à l’entourage et au manque de visibilité concernant l’activité professionnelle. Lors des confinements, 30% puis 69% des salariés déclaraient se rendre sur leur lieu de travail sans être nécessairement bien équipés en masques, et une part significative des cadres a été assignée au télétravail à plein temps. Cette résilience a pu se transformer en aspiration: la diminution des déplacements et des interactions sociales a multiplié les occasions de se retrouver seul, tandis que les comportements plus individualistes renforcent la recherche de satisfaction et de bénéfices à court terme, au détriment d’un attachement à des structures comme le travail qui nécessitent un effort collectif.
La défiance envers les représentations communes et les domaines constitutifs du fonctionnement de la vie en société se manifeste, notamment, par des niveaux d’abstention élevés dans les scrutins et un désintérêt relatif envers l’emploi tel qu’il est proposé aujourd’hui. Toutefois, l’emploi demeure important pour la majorité des salariés (84%), et la crise sanitaire a élargi le champ des possibles, avec des salariés envisageant des alternatives comme l’intérim, l’inactivité ou le passage au statut de freelance. Fin 2021, 72% des interviewés avaient une bonne opinion envers le statut de freelance.
Ce contexte a renforcé une perception d’un « contrat social de travail » dégradé: le pourcentage d’actifs s’estimant perdants dans leur rapport au travail a doublé en trente ans et approche désormais la moitié de la population. Les raisons incluent l’accélération des rythmes de travail et la précaire des travailleurs du bas de l’échelle malgré l’existence des 35 heures. Les jeunes générations ont grandi entre des vagues de désindustrialisation et des crises financières, sans période prolongée de croissance durable, ce qui a favorisé des trajectoires professionnelles jalonnées d’alternances entre crainte et adaptation.
Ce climat explique une atténuation du sentiment de fierté d’appartenance à l’entreprise (38% en 2005 contre 20% en 2022). La place du travail dans la hiérarchie des priorités se déplace vers des attentes plus qualitatives: le bien-être des collaborateurs prend une place prépondérante (35% citent le bien-être comme première attente vis-à-vis de l’employeur en 2021), et le sens donné au travail occupe une place secondaire mais notable (12%).
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Le télétravail et les plateformes: cadre légal et réalité des travailleurs indépendants
Le recours au télétravail est devenu une pratique sociale récurrente dans les cinq pays européens étudiés. Toutefois, la France se distingue par une pratique encore moins fréquente et une préférence pour deux à trois jours de télétravail par semaine plutôt que quatre à cinq. Les cadres restent davantage concernés par le télétravail que les catégories populaires. L’âge est un déterminant fort: les moins de 35 ans veulent davantage télétravailler au moins un jour par semaine, et les CSP+ manifestent aussi des préférences marquées en faveur du télétravail.
Les avantages du télétravail sont multiples: économies, autonomie organisationnelle, et meilleure conciliation vie privée-vie professionnelle. Le cadre légal s’est étoffé pour protéger les travailleurs des plateformes: la loi n° 2021-1754 et l’ordonnance n° 2021-484 renforcent la protection sociale et le dialogue social autour des travailleurs indépendants recourant aux plateformes. L’ARPE organise le dialogue social et les élections représentant les travailleurs dans les secteurs des VTC et de la livraison. Des obligations accrues imposent aux plateformes d’informer les travailleurs sur les prestations, leurs prix, distances et destinations avant proposition de mission, avec des possibilités de refuser et de choisir les horaires. Les contrôles sur les plateformes de livraison ont conduit à une charte de lutte contre la sous-traitance irrégulière signée en mars 2022. Ces évolutions reflètent une tentative de régulation du travail sur les plateformes et de protection des travailleurs indépendants dans ce secteur en pleine expansion.
En parallèle, des recherches sociologiques récentes examinent les effets du télétravail sur les collectifs et les pratiques syndicales. Des études menées sur la branche Banque Assurance de la CFDT analysent l’ambivalence de cette pratique pour les collectifs au travail et le dialogue social. Les résultats indiquent que le télétravail, tout en présentant des risques d’isolement, peut aussi être un levier d’organisation et de reconception des pratiques managériales. Le nouveau rôle du manager et l’enjeu de la reconnaissance, l’élargissement possible du rôle de l’entreprise et les implications en matière de prévention en santé et d’absentéisme sont abordés dans ces enquêtes, qui préfigurent des transformations en profondeur des cultures organisationnelles.
Tableau: facteurs clés du rapport au travail et réponses organisationnelles
| Facteurs | Évolution observée | Réponses managériales |
|---|---|---|
| Temps de travail | Transition vers plus de temps libre, moindre valorisation sociale | → Réduction d’horaires, flexibilisation |
| Espace de travail | Dé-personnalisation, télétravail accru | → Télétravail, flex office, bureau socialisation |
| Sentiment d’appartenance | Diminution de la fierté d’appartenance | → Accent sur bien-être, autonomie et reconnaissance qualitative |
| Plateformes et statut indépendant | Expansion, régulation croissante | → Protection sociale, dialogue social sectoriel, droit de proposition et de refus |
La question du travail freelance et du statut indépendant sur les plateformes est centrale. Fin 2021, 72% des interviewés avaient une bonne opinion envers le statut de freelance. La loi et les ordonnances récentes cherchent à améliorer la sécurité et les droits des travailleurs dans ces secteurs, tout en préservant la flexibilité et en protégeant les travailleurs contre les pratiques abusives. Des analyses historiques soulignent que la perception du travail comme enjeu central a évolué vers une quête de bien-être et de sens, tout en préservant l’importance du travail dans la vie des individus.
En synthèse, deux dynamiques principales structurent le rapport au travail aujourd’hui: d’une part, une réorientation vers le bien-être, l’autonomie et la conciliation; d’autre part, la montée en puissance des plateformes et des formes d’emploi indépendantes qui exigent une régulation adaptée et des protections sociales renforcées. Cette double évolution appelle à un engagement plus soutenu des employeurs et des décideurs politiques pour répondre aux attentes des salariés, cadres et indépendants, tout en maintenant l’efficacité économique et l’innovation dans l’économie numérique.
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